• Hélène Clément

Virginie de l'ouest - Un circuit musical old-time et country




Dans le sud-ouest de la Virginie, aux confins du Tennessee, de la Caroline du Nord, du Kentucky et de la Virginie occidentale, une route tordue de 400 kilomètres, la Crooked Road, sillonne les Appalaches au rythme du country. Le chemin « folkeux » raconte la vie de ce coin de pays où les vapeurs des mines de charbon, du moonshine et de la brume se mêlent aux sons du violon, du banjo, de la mandoline, de la guitare et de la contrebasse.


Le country remonte aux pionniers irlandais, écossais, allemands, italiens, espagnols et africains venus s’établir ici au XVIIIe siècle, en quête d’une vie meilleure. Ces colons suivirent par-delà forêts et montagnes le Great Wagon Road, un chemin d’abord tracé par les bisons, puis par les Amérindiens qui les chassaient. La route reliait la Pennsylvanie à la Géorgie.


Les défricheurs emportèrent dans leurs bagages culture et instruments de musique. C’est ainsi que le violon irlandais, le dulcimer allemand, la mandoline italienne et la guitare espagnole rencontrèrent le banjo africain. La musique devint un point de ralliement pour ces immigrés. De la rencontre entre ces musiciens du monde est né le style old-time, précurseur du country.





Une musique chargée d’histoire, de souffrances, de joies, d’espoirs, de crainte et de désillusions. Et une manière de penser en même temps qu’un moyen de s’exprimer pour le peuple.


Un itinéraire balisé de 400 kilomètres


Depuis, donc, résonnent au coeur des Appalaches un mélange de cliquetis de chaussures à claquettes et de sons tantôt lyriques, tantôt psalmodiques ou émouvants d’une musique aux origines multiples capable de faire cohabiter le chant en yodel, le violon et le banjo.


« La Crooked Road, Virginia’s Heritage Music Trail — une appellation octroyée en 2003 par l’État de la Virginie — a pour but de promouvoir la culture musicale de cette région du sud-ouest de la Virginie qui baigne dans la musique depuis le XVIIIe siècle, explique Jack Hinshelwood, directeur de la Route. Elle regroupe 19 comtés, 4 villes et 50 communautés. »


L’itinéraire balisé de 400 kilomètres relie huit hauts lieux de la musique old-time entre Ferrum, Floyd et Galax à l’est, Abingdon, Bristol, Hiltons, Nortons et Clintwood à l’ouest. Et, à l’année, spectacles, boeufs musicaux, concerts et festivals.


Dans de vieilles granges comme chez la famille Carter à Hiltons, dans les parcs nationaux — on pense au Blue Ridge Music Center —, à Galax mais aussi dans les Dairy Queens, les centres communautaires, les théâtres, les salons de coiffure, les bars, les hôtels, les parcs municipaux…


« Il y a plusieurs explications au nom Crooked Road, précise Jack Hinshelwood. L’itinéraire suit la route 58, qu’on surnomme ici la Crooked Road à cause de ses virages en épingles à cheveux. » Aussi, pour les violoneux du coin, prendre la Crooked Road signifie jouer une turlurette inconsistante et truffée de rythmes inhabituels. À la fois frustrant pour les accompagnateurs qui ne savent plus sur quel pied danser, mais aussi burlesque et charmant.


À califourchon sur le Tennessee et la Virginie, Bristol a été le point de départ de notre pérégrination sur la Crooked Road. Pour donner une idée de la localisation de cette ville — qui se proclame berceau de la musique country — elle se situe à quelque 600 kilomètres à l’ouest de Virginia Beach, de Richmond, la capitale, et du fameux triangle historique de la Virginie coloniale : Jamestown, Yorktown et Williamsburg.



Un détour pour les hivernants québécois en route vers la Floride, la Crooked Road étant située à l’ouest de la côte, entre le Piedmont de la Virginie et le plateau du Cumberland. Mais le crochet — ou le voyage — en vaut la chandelle pour les fervents de musique traditionnelle.

Que l’on y accède en auto, en moto, à vélo, en rando ou en avion — l’aéroport régional Tri-Cities à Blountville, Tennessee, ne se trouve qu’à 10 kilomètres de Bristol —, il faut savoir que la mélodieuse et méandreuse route se déguste en mode lenteur, tel un bon verre de vin.


Prévoir, donc, du temps pour savourer une deuxième brioche à la cannelle au marché fermier d’Abingdon, écouter les histoires d’un extracteur de charbon (et violoneux) en dégustant des noix locales, danser une gigue endiablée dans un ancien entrepôt à tabac, siroter un verre de vin piémontais en se berçant sur la véranda d’une vieille maison coloniale ou gobichonner du moonshine, un alcool de contrebande, à l’heure merveilleuse où le soleil dit bonsoir aux montagnes.


Et puis, cette musique country traditionnelle ne s’écoute pas que d’une oreille. Elle trimarde derrière elle 400 ans d’histoire et nécessite de prendre le temps.


Le big bang du country moderne


Les gens aiment répéter, au fil de la Crooked Road, que « si la musique country s’est épanouie à Nashville, à quelque 450 kilomètres de Bristol, elle est née à Bristol ».



« Le crédit revient à l’éditeur de musique et chasseur de talents pour la Victor Talking Machine Company, Ralph Peer, précise le guide au musée Birthplace of Country Music, à Bristol. Au moment de son passage dans la ville, en 1927, ce passionné de musique traditionnelle des Appalaches a installé un studio d’enregistrement dans une vieille manufacture de chapeaux. En deux semaines, il a enregistré 19 musiciens de la région et 76 chansons. »


Parmi les pionniers du country, devenus légendes, qui ont participé à l’événement : la famille Carter — Alvin Delaney Carter, sa femme Sara Élizabeth Dougherty et Maybelle Kilgore Addington, la cousine de Sara devenue Carter par la force des choses. Le trio a enregistré plus de 300 pièces pour Victor Talking Machine. Mais la Grande Dépression ralentira leur popularité.


Sara aura trois enfants, un garçon et deux filles, et Maybelle, trois filles, Helen, June et Anita. Ces quatre dernières formeront plus tard le groupe The Carter Sisters. En 1968, June Carter devient l’épouse de de Johnny Cash. La famille Carter demeure une icône sacrée du country traditionnel américain dans le sud-ouest de la Virginie. Et pour sauvegarder ce statut, Janette, l’une des filles de Sara, crée une salle de spectacle et un musée qui raconte l’histoire de la famille.


« Ma mère a fondé le Carter Family Fold, en 1974, pour perpétuer la mémoire de mon grand-père Alvin, de ma grand-mère Sara et de ma tante Maybelle, raconte Rita Carter, la fille de Janette. Mon grand-père a toujours insisté pour que leur musique demeure une histoire de famille orientée vers la famille.



« Un jour, il a refusé un contrat d’enregistrement car on exigeait qu’il joue du violon, un instrument que sa mère considérait possédé du diable. Je n’ai jamais connu mon arrière-grand-mère, mais ma mère m’a élevée en me répétant souvent : “Grandma n’aimerait pas ça." Cette arrière-grand-mère a façonné ma vie. »

C’est par amour pour cette famille venue d’Angleterre et d’Irlande que Rita continue de perpétuer la tradition, au grand bonheur des locaux mais aussi des visiteurs sur la Crooked Road.



Nous avons donc passé notre dernière soirée au Carter Family Fold, à Hiltons, dans ce qui ressemble à une vieille grange en bois perdue en Virginie du sud-ouest, au beau milieu des montagnes Blue Ridge, où, tous les samedis, les habitants des environs, jeunes et vieux — et même les chiens —, se retrouvent pour écouter musique country et bluegrass et danser.


Et si, autrefois, les danseurs ne pouvaient se toucher, que les bottes et les chapeaux étaient interdits sur la piste, que les robes devaient être longues et sans fantaisie, eh bien, les temps ont changé. Par contre, lors d’un chant a capella ou gospel, on se recueille dans un silence complet.


Autres articles sur la Virginie publié dans le quotidien québécois Le Devoir

https://www.ledevoir.com/vivre/voyage/363956/sur-les-traces-du-film-lincoln

https://www.ledevoir.com/vivre/voyage/421766/virginie-de-la-cite-interdite-a-river-city

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Textes et photos par Hélène Clément 

Fait avec ❤ par Steph Rowan