• Hélène Clément

Pays d'oasis et de mirages





Publié dans le Devoir du 7 février 2004


Voyez-vous, au loin, la palmeraie ? demande Mohammed, notre guide. Oui ? Eh bien, c'est un mirage, s'amuse-t-il à détruire notre illusion d'optique. Vous en êtes sûr, Mohammed ? Certainement. Et s'il n'y a pas de soleil, il n'y a pas de mirage.


Nous traversons en 4X4 la région désertique du Chott El Jerid, un immense lac desséché de 250 kilomètres de long recouvert de cristaux de sel blanc. À l'horizon se dessinent des formes géométriques qui apparaissent et disparaissent au coeur des sables brûlants. C'est l'air surchauffé qui crée ces distorsions, affirme le guide. Il fait 32 °C.

Et si c'était Mohammed qui hallucinait ? Après tout, c'est le mois du ramadan, et notre guide n'a pas bu, n'a pas mangé et n'a pas fumé depuis le lever du soleil. La route va être longue jusqu'à Tunis, que nous regagnons en après-midi. Huit heures de voiture sans griller une cigarette, boire un café ou grignoter quelques dattes avant l'heure du coucher du soleil. Tiendra-t-il le coup sans tomber de fatigue ? Inch Allah !

À l'ouest, Tozeur, capitale du Jerid, au sud-est, Douz, la plus saharienne des oasis du Sud tunisien. Entre les deux palmeraies : cette route surélevée et droite qui plonge dans l'immensité salée et sablonneuse, quasi inquiétante d'espace et de vide. Encore plus inquiétant, aucun arbre sur une distance de 100 kilomètres avant d'atteindre un arrêt... pipi !

Trois jours auparavant, nous avions quitté Tunis, à quelque 700 kilomètres à vol d'oiseau de Douz, la porte d'entrée du Grand Erg oriental dont nous ne ferons que frôler les premières dunes, le temps d'une courte randonnée à dos de dromadaire.

La petite cité grouillante d'activité, habitée depuis six siècles par les semi-nomades Marazigues, est reconnue pour son marché du jeudi, son artisanat de peaux de dromadaire et ses bijoux berbères. Son souk, c'est la foule, la cohue, les amoncellements de bricoles et de camelote, de gâteaux, d'épices, de tapis. L'Afrique du Nord, quoi !

Mise en bouche

Les palmeraies de Chébika et de Tazerma sont au coeur d'impressionnants canyons qui confèrent à la région le surnom de « Far West de l'Afrique ». Les premières images de ce pays, je les découvre de la fenêtre de ma chambre d'hôtel, tôt le matin, au moment où le soleil se lève sur l'ancien village de Chébika. Montagnes, sable, roches, ruines, tout est ocre, à perte de vue. Un premier contact saisissant. On distingue à peine, au loin, des maisons perchées dans les montagnes.

Au petit-déjeuner, on nous sert de délicieuses dattes de la région, les Deglet Nour (doigts de lumière), que l'on trouve aussi à Montréal. Mais quelle différence de goût quand on les mange sur place. Nous sommes en novembre, en pleine saison des dattes, des mandarines et des grenadines. Et du ramadan... Un peu gênant de s'empiffrer !

En route vers Tamerza, le paysage est abrupt et désertique. Surgit là-bas, dans la steppe, un homme enturbanné qui conduit ses moutons. D'où vient-il ? Où va-t-il ? Comme néophyte du désert, allez donc savoir ! Il n'y a aucun village en vue, ni campement de nomades, ni pâturage. Que des formations rocheuses, qui font place à l'imagination.

Puis se détache une touffe verte dans une mer de beige : c'est la palmeraie de Tamerza. Le village, aujourd'hui moderne, abrite les ruines de l'ancienne oasis Tamerza, suspendue au flanc d'un gigantesque canyon qui a servi à plusieurs reprises au tournage de films bibliques. C'est en effet un décor de théâtre remarquable, surtout aux abords de la cascade, dans le fond du jardin, où nous buvons notre cinquième thé à la menthe depuis le matin.

À bord du Lézard rouge

C'est ici que l'appellation Far West africain prend tout son sens. Le Lézard rouge permet d'admirer les gorges de l'oued Selja, impressionnants canyons que l'on ne pourrait découvrir autrement qu'en montant à bord de cet ancien train de six wagons, cadeau de la France au roi bey de Tunisie en 1940.

Chaque sortie de tunnel réserve une surprise : falaises, montagnes, rivières et, en arrière-plan, toujours ce désert plat, ocre. Une autre façon de sentir les habitants du sud. Un peu comme si l'on entrait dans les maisons par la porte d'en arrière. Ici, la culture est tout autre. Les jardins clôturés par des murets de pierres prennent l'allure d'une mosaïque. Chaque parcelle de terre est cultivée : menthe, carottes, choux, poivrons, tomates et, ici et là, oliviers, dattiers. Les hommes transportent l'eau à dos d'âne, les femmes, leur lessive sur la tête.

Le train s'arrête le temps d'une photo. Soudainement, une violente détonation brise le silence. On se regarde, surpris et inquiets, d'autant que la frontière de l'Algérie n'est qu'à quelques kilomètres du chemin de fer. Mais ici, pas de quoi s'énerver, on est à la hauteur de la mine de phosphate de Métlaoui où l'on fait du dynamitage.

La Tunisie est un endroit sécuritaire : on peut s'y balader seul, sans crainte. N'est-ce pas un ordre du chef de l'État Mohammed Ben Ali de ne toucher à aucun visiteur ? Le tourisme est une activité clé dans ce pays de plus de neuf millions d'habitants.

À Tozeur, on nous rappelle ce qu'est l'oasis. Pour faire court, s'il y a une oasis, il y a de l'eau, et s'il y a de l'eau, il y a culture. L'oasis traditionnelle présente une culture étagée en trois strates : palmiers, arbres fruitiers et culture maraîchère. L'oasis de Tozeur couvre plus de 1000 hectares et compte près de 300 000 palmiers-dattiers. Il existe en Tunisie 150 variétés de dattes ; à Tozeur, on en cultive 45, dont la fameuse Deglet Nour destinée à l'exportation.

Le palmier protège l'oasis des assauts du soleil et des vents : en été, il peut faire jusqu'à 50 °C. Vu son espérance de vie qui frôle 75 ans, la culture du palmier est rentable, surtout qu'il sert à une infinité de choses : la production de dattes, bien entendu, mais également du jus de palmier qui s'apparente à l'eau de canne à sucre.

On utilise les palmes dans la construction des toits de maison, de brise-vent pour se protéger de l'envahissement du sable, pour la fabrication de balais-éventails, de chapeaux, de paniers. Quant au tronc, solide et résistant, on en fait de belles portes décoratives propres à l'architecture traditionnelle de la Tunisie.

À Tozeur, il faut aller dans le quartier d'Ouled Hadef, emprunter les rues qui passent sous des voûtes épaisses et débouchent sur des placettes, siroter un thé à la menthe en admirant la disposition géométrique des briques des façades des maisons et des mosquées. Les motifs ornementaux sont inspirés des tapis et de la calligraphie.

Road movie tunisien

À peine le temps de plonger dans le Sahara et d'en admirer l'immensité que je me retrouve en voiture avec le guide, qui doit me ramener à Tunis. Mais il fallait que je tombe dans le traquenard touristique avant de repartir. Arrive Ahmed sur son cheval blanc. Il nous propose « gentiment » une chevauchée dans le désert. Tentant ! Comme j'adore l'équitation, je mords à l'hameçon, ne me doutant pas qu'il sauterait derrière moi, partirait au galop à travers les dunes, me ramènerait dix minutes plus tard à mon dromadaire toujours agenouillé et me réclamerait après coup... 10 dinars. C'est que le beau Berbère aux yeux bleus et au teint basané, enturbanné d'un foulard noir, sait comment faire du commerce. Un enlèvement romantique coûteux...

Du chemin du retour, je garde un excellent souvenir. Ces longs transferts en auto permettent au gré des kilomètres de capter des images fugitives de la vie des gens du pays. Nous filons d'abord vers l'est, en direction de Gabès, puis vers le nord, jusqu'à Tunis. Le désert du Sahara laisse place à un paysage de steppes, aride, rocailleux, parsemé de buissons poussiéreux et de marabouts. Ces mausolées à coupole qui abritent le tombeau d'un saint prolifèrent dans le pays. On y prie mais on s'y réfugie aussi lorsque le soleil tape fort.

Jusqu'à la hauteur de Sfax, nous suivrons des camions remplis de dattes. Puis les palmiers dattiers font place aux oliviers à perte de vue, et finalement, à l'approche de Kairouan, ce sont des camions débordants de piments rouges. Ces derniers pendent au soleil, sur les façades des maisons, le temps de sécher. Ils serviront à la préparation du harissa (pâte de piments forts).


Il est 17 h, Mohammed n'a encore rien mangé ni bu depuis l'aube. Bien qu'il semble avoir le pied plus lourd sur l'accélérateur, il ne se plaint pas. Encore vingt minutes avant le coucher du soleil. « Le jeûne du mois du ramadan est le quatrième des cinq piliers de l'islam, explique Mohammed. En arabe, "siam" signifie abstinence. Se priver durant 30 jours de certains plaisirs est notre façon de penser à plus pauvre que nous. Mais, plus encore, c'est une purification du comportement, un exercice de patience et d'autodiscipline. Le jeûne exige beaucoup d'effort pour affermir sa volonté, se libérer des habitudes quotidiennes... et expier nos fautes. »

À la radio, c'est la lecture du Coran, puis la prière. Du haut des mosquées, la voix des muezzins transmet à travers tout le pays le même message. Le soleil a disparu. Sur le bord de la route, les chauffeurs s'arrêtent pour un café « capucine » (un espresso) et une cigarette. Mohammed suit la tradition du Prophète et rompt le jeûne avec une datte et une gorgée de lait. Restaurants, bistros se remplissent. C'est la fête ! Le ramadan, c'est également l'occasion de se retrouver en famille. Nous arrivons à Tunis. Inch Allah !

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Textes et photos par Hélène Clément