• Hélène Clément

France - Saint-Jacques-de-Compostelle


Chapelle et donjon de Rochegude, entre Saint-Privat-d'Allier et Saugues

Deux cents kilomètres à pied, aucune difficulté montagnarde. De l'hébergement à profusion, une organisation transbagages impeccable, un lieu inouï de rencontres. N'en demeure pas moins que la première étape de la «Via Podiensis» (ou GR 65) est une épreuve de vérité pour bien des marcheurs: sac à dos trop lourd, ampoules aux pieds, angoisse de l'étape du soir... Continuer ou pas? On opère les petits réglages d'usage, on étudie la logistique, on se calme. Et puis, comme par miracle, de randonneur on devient pèlerin. «Ultreïa» («Va de l'avant!»).


Haute-Loire — Un coup de trompe retentit en gare de Saint-Étienne. Le train s'ébranle lentement vers Puy-en-Velay. En cette fin d'après-midi, une trentaine de randonneurs venus de partout au monde prennent place à bord. On devine, par la coquille fixée au sac à dos, le bourdon à la main et le Miam Miam Dodo en poche (l'indispensable guide des bons conseils), que ces marcheurs convergent vers la ville de pèlerinage, porte d'entrée officielle de la «Via Podiensis».

En 951, c'est à Puy-en-Velay, «Le Puy» pour les intimes, que l'évèque Godescalc entreprit à dos de mule le premier pèlerinage jusqu'à Compostelle. Il n'est donc pas surprenant que la petite cité sacrée, ceinturée de mamelons volcaniques, joue encore le rôle de prélude à l'odyssée.

Il faut toutefois savoir qu'il n'est pas nécessaire de commencer son pèlerinage au Puy et qu'il existe quatre voies sacrées qui mènent le randonneur au terme de son pèlerinage, à Saint-Jacques-de-Compostelle. Quatre routes qui fusionnent à Puente-la-Reina, en Espagne: celle de Vézelay, la «Via Lemovicensis», qui traverse le Limousin; celle de Paris, la «Via Turonensis», qui sillonne la Beauce; celle d'Arles, la «Via Tolosana», qui se confond avec le GR 653 et passe par Toulouse; puis la plus ancienne et aussi la plus fréquentée, la légendaire «Via Podiensis», ou GR 65.

«La Via Podiensis demeure le chemin d'origine», explique Gilles Robineault, animateur à l'Association du Québec à Compostelle, un regroupement de Québécois qui aident à faciliter la réalisation du pèlerinage en France et en Espagne. «Non seulement le chemin est-il imprégné d'une vie et d'une spiritualité tenaces, mais il dispose aussi d'une infrastructure touristique dont ne bénéficient pas les autres voies: gîtes, restaurants, toilettes, points d'eau... » Le GR 65 traverse sur 750 kilomètres le sud de la France avant de rejoindre le Pays basque. Côté espagnol, c'est le «Camino Francès» qui prend le relais sur une distance de près de 780 kilomètres.

Chrétiens, athées, libres penseurs... plus de 100 000 âmes foulent chaque année le chemin de Compostelle. Les motivations sont de tout poil: quête spirituelle, découverte de soi-même, création de liens, résolution de problème, célébration de ses 50 ans...À chacun son chemin. En ce qui me concerne, c'est par intérêt touristique qu'en septembre, sur un coup de tête, sac au dos, capeline et bottes de marche, j'ai pris la route. J'allais rendre compte du phénomène de Compostelle qui dépasse le cadre strict d'un vagabondage religieux, à l'heure où la pratique catholique toussaille.

Vingt minutes de marche séparent la gare du Puy de l'Appart'hôtel des Capucins où je logerai ce soir-là. Heureusement que j'avais réservé une place car le gîte d'étape affiche complet. Je serai seule dans ma chambre, un choix judicieux pour mieux dormir après un long voyage qui m'a conduit de Montréal à Genève, puis de Genève à Lyon en train, et au Puy via Saint-Étienne. Demain commencera la vraie vie de dortoir. Et il est clair que je devrai composer avec les ronfleurs.

Le Puy charme dès lors qu'on pose le pied sur le quai de la gare. Construite autour d'une série d'éperons rocheux, la ville basse fourmille de restaurants et de boutiques. «On dirait un gros village», remarque Marie, une amie avec qui je ferai un bout de chemin. «Et regarde cette dentelle.» C'est vrai, depuis le XVe siècle, le Puy est l'un des centres historiques de la dentelle au fuseau. Et reconnu aussi pour la lentille verte.

Tout est convivial ici. Est-ce sa petite taille qui invite à la courtoisie ou sa tradition d'accueil millénaire chrétienne qui marque les mentalités?

Croyant ou pas, l'office du matin à la cathédrale Notre-Dame-de-l'Annonciation est un incontournable pour le randonneur qui en est à sa première expérience sur le Chemin de Compostelle. Un point de départ symbolique avant la grande aventure qui, pour certains, durera deux semaines, un mois tout au plus, et pour d'autres 62 jours jusqu'à terme.

D'abord la bénédiction matinale, puis la signature du livre d'or de la sacristie et l'obtention de la credencial, carnet du pèlerin sur lequel est apposé à chaque halte un tampon soit par le gîte d'étape, soit par le curé, la poste... le dernier étant évidemment celui de la cathédrale de Santiago. La «créanciale» permet d'établir sa qualité de pèlerin et d'être accueilli en priorité dans les gîtes. Attention car elle est obligatoire pour pénétrer dans les albergues de peregrinos ibériques et obtenir la fameuse Compostella délivrée à la cathédrale de Saint-Jacques!

On descend rue Chenebouterie jusqu'à place du Plot, on bifurque sur la droite pour emprunter la rue Saint-Jacques, puis la rue de Compostelle en direction de Saint-Privat-d'Allier, deuxième étape, 24 kilomètres. Mon sac à dos aurait dû peser entre cinq et huit kilos, il en pèse douze. Mis à part mon sac de couchage prévu pour des températures au-dessus de -25 degrés, tout m'apparaît nécessaire. «Tu transportes tes peurs», me lance d'entrée de jeu Claude, une pèlerine dans la jeune cinquantaine qui en est à sa troisième expérience sur la Via Podiensis. Ah bon!

Aux pèlerins de longue durée, souvent les plus authentiques dans leur démarche, comme René, un routier québécois en changement de carrière qui souhaite atteindre Compostelle puis le cap Finisterre début décembre, ou Walter, cet Autrichien de 78 ans qui marche pour la quatrième fois depuis Vienne jusuqu'à Compostelle, s'ajoutent les vacanciers jouant aux pèlerins pendant une couple de semaines, lookant le chemin d'un air de Club Med, surtout entre Puy-en-Velay et Conques.

D'où l'importance de réserver les premiers gîtes si on ne veut pas se retrouver à la rue. «Par contre, pas plus de quatre soirs à l'avance», m'expliquait le cinéaste Alain de la Porte, qui présentait récemment au Québec un film et une conférence sur Compostelle, dans le cadre des soirées des Grands Explorateurs. «C'est simple, en réservant plusieurs jours à l'avance, le marcheur prend le risque d'un effet domino s'il ne peut atteindre l'étape au jour et à la date prévus. Ce qui est le cas lorsqu'on se retrouve avec des ampoules terribles.»

Au fil des jours, on apprend la vie sur cette route cadencée par les bornes coquillées, sur lesquelles sont peintes les fameuses balises rouges et blanches qui nous rappellent que cette grande randonnée, le GR 65, fait partie du réseau de 180 000 kilomètres de sentiers balisés en France. On traverse des paysages parfois spectaculaires, comme par exemple le plateau désertique de l'Aubrac, perché à 1000 mètres et qui offre aux randonneurs leurs premiers tête-à-tête avec les éléments de la nature à l'état brut. Par mauvais temps, il n'y a rien d'autre à faire que de serrer les dents.

On peut tricher sur la Via Podiensis. On a beau se trouver sur des voies de sainteté, le monde reste ce qu'il est. Je le confesse: nous avons (mes compagnes de quelques jours et moi) sauté une étape. À cause d'une erreur de calcul qui nous obligeait à parcourir en une journée 44 kilomètres, entre Aumont-Aubrac et Saint-Chély-d'Aubrac. Pas question! Surtout sachant que pour quelques euros on peut monter à bord d'un transbagages qui nous mènera à l'étape suivante!

Du coup, on a expérimenté l'effet domino. Ça va, ça va, on a compris, même les étourdis ont le droit au chemin! Toujours est-il qu'on aurait dû dormir à la Tour des Anglais, à Aubrac, et qu'on a pris une chance de poursuivre jusqu'à Saint-Chély-d'Aubrac, sans réservation cette fois-ci. Et moi qui pensais qu'il était toujours possible de trouver refuge. En tout cas, pas dans le très charmant village de Saint-Chély-d'Aubrac, avec sa Croix du pèlerin sur le pont Vieux, classée depuis peu au Patrimoine mondial de l'humanité. On n'ose pas imaginer le premier week-end de mai, celui de la transhumance, où l'on file l'aligot avec énergie. Personne n'a dormi sur le parvis de l'église mais on a trouvé un gîte tard et payé le gros prix. Néanmoins sans punaises, ni ronfleurs.

«Ultreia!», «Va de l'avant!», me lance Claude. Tiens, la voilà! «Ce qui est formidable sur ce chemin, plaisante Antoine, un Français du département de l'Ain venu randonner pour le simple plaisir de la chose, c'est qu'il ne se passe rien d'inouï: on marche, on mange, on parle, on dort. On chemine ensemble quelques jours, on se sépare, on se retrouve. Le matin, on réserve le gîte du soir, le midi, on pique-nique dans le champ avec les vaches ou à l'ombre d'un châtaignier, en après-midi, on réserve son transbagages pour le lendemain.

Espalion, Golhinac, Estaing, trois jours sont nécessaires pour rejoindre Conques, l'une des étapes majeures de l'itinéraire. Un incontournable. Et pour moi le terminus. Mais comment sortir d'ici? La prochaine gare se trouve à deux jours de marche, à Figeac; demain, c'est samedi et il y a une telle affluence que tous les transbagages affichent complet. Je sais que je trouverai. Ah oui, Claude ! Ce ne sont pas mes peurs que j'ai transportées dans mon sac, mais mon indépendance.

C'est ça, la Via Podiensis: des amitiés, des ronfleurs, un verre de vin sur la place centrale dans un village, une nougatine dégustée dans une pâtisserie, un souper convivial, une rencontre avec un prêtre prémontois coloré à l'abbaye de Conques et... des ampoules aux pieds. Ultreïa!

En vrac

* Air Canada relie Montréal à Genève, point de départ du GR 65, pour qui veut ajouter ce tronçon à celui de la Via Podiensis débutant à Puy-en-Velay. Le GR 65 pénètre en France dans la partie est de la commune de Saint-Julien-en-Genevois, où l'on trouve la première balise rouge et blanche. Saint-Jacques-de-Compostelle est alors à 1854 kilomètres. De Puy-en-Velay à Conques, on compte près de 200 kilomètres, et de là, 1430 kilomètres jusqu'à Compostelle. Air Canada relie également Montréal à Lyon, plus près de Puy en Vêla

* Le meilleur moment pour partir se situe entre avril et octobre. Toutefois, en avril et mai, le temps est instable alors qu'en juillet et août, il fait plus chaud. Au mois de juin, les fleurs abondent dans les champs et les gîtes sont moins fréquentés. Attention à l'année jacquerie, il pourrait y avoir plus de pèleins sur les routes de Compostelle.

* Pour vous aider à organiser votre voyage: l'Association du Québec à Compostelle, présente dans toutes les régions, propose conférences, activités et sessions d'information: www.duquebecacompostelle.org.

*Pour se loger aux différentes étapes, quelques bonnes adresses: le Gîte des Capucins, à Puy-en-Velay, petit hôtel propret qui offre des chambres individuelles et en formule dortoir (moins cher): www.le-puy.de/fr/nos-divers-modes-d'hebergement/lapparthôtel-des-capucins-67.htm. La Cabourne, à Saint-Privat-d'Allier: www.lacabourne.fr. Mme Ithier & Martins, gîte de France à la ferme, à Saugues: www.chemindecompostelle.com/itiermartins/index.html. La Croix du Plô, gîte d'étape à la ferme, au Rouget: 011 33 4 66 31 53 51. La Tour des Anglais, pour une expérience insolite, à Aubrac: www.aurelle-verlac.com/vaubrac/vaubrac3.htm. L'hôtel de la Vallée, à Saint-Chély-d'Aubrac: www.lavallee-stchely.com. Gîte d'étape Halte Saint-Jacques, à Espalion: www.halte-saintjacques.com. Gîte d'étape L'Orée du Bois, à Golhinac: www.tourisme-entraygues.com/fr/hebergements/gites-etapes-goupes.php. Centre d'accueil de l'Abbaye Sainte-Foy, à Conques: 011 33 5 65 69 85 12.

* Entre autres guides, Miam Miam Dodo (magasins Ulysse et La Cordée) et le topo Guide Sentier vers Saint-Jacques-de-Compostelle Le Puy-Figeac.


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Textes et photos par Hélène Clément