• Hélène Clément

Martinique - Saint-Pierre ressuscitée


La montagne Pelée vue de Saint-Pierre.

S’il y a un endroit à visiter en Martinique, c’est bien Saint-Pierre. Pour le meilleur et pour le pire. Le meilleur ? Sa fabuleuse histoire, qui semble avoir pris fin le jour de l’éruption de la montagne Pelée, le 8 mai 1902. Le pire ? Sa circulation le matin...


Au Snack Bar Caraïbes, place Bertin, des touristes savourent leur café en regardant une yole de pêcheurs voguer sur la mer bleue. Ce matin-là, une douzaine de voiliers sont ancrés dans la rade. Sur la jetée, des promeneurs tirent le portrait de la montagne Pelée. Aucun nuage n’obstrue aujourd’hui sa cime. L’horloge de la Maison de la Bourse sonne 8 h.


Nous sommes le jeudi 8 mai 2014, jour de l’Ascension. Il y a 112 ans, jour pour jour, heure pour heure, la montagne Pelée explosait comme une bombe atomique.


C’était aussi un jeudi 8 mai, jour de l’Ascension. L’église du Mouillage était bondée, celle du Fort aussi. À ce même endroit, place Bertin, des dizaines de tonneaux de mélasse et de rhum étaient entassés en attente d’être chargés sur des navires. Saint-Pierre exportait alors 200 000 hectolitres de rhum par année.


Dans la rade juste en face, Le Roraïma de la Québec Line — l’un des premiers cargos mixtes à vapeur — venait de prendre place au côté du voilier nantais Le Tamaya, en dépit d’une eau tapissée de cendre et d’une montagne couverte d’un nuage noir que le soleil peinait à percer.


« Vous n’avez rien à craindre, c’est juste un mouvement d’humeur du volcan, dit, rassurant, l’agent portuaire. Il crache, il tousse depuis des mois, mais rien de grave selon les conclusions de la commission scientifique. De toute façon, vous êtes en mer, vous ne risquez rien. Et puis, le gouverneur Mouttet et sa femme sont en visite officielle à Saint-Pierre. N’est-ce pas sécurisant ? »


Ce scénario sur l’histoire dramatique des passagers du Roraïma, écrit et raconté par Dominique Serafini et Patrick Sardi dans une bande dessinée filmée qu’on peut visionner au Centre de découverte des sciences de la terre, à Saint-Pierre, confirme que les habitants — et le gouverneur — ne veulent pas croire au pire. Même malgré de sérieuses alertes pendant deux mois : mouvements telluriques, rivières gonflées, odeur de soufre, coulée de boue… Puis, la ville tient des élections législatives cruciales le 11 mai. Il n’est donc pas question de l’évacuer, pas maintenant !


Le dernier jour


7h50. L’onde de choc est d’une telle violence que les Pierrotins n’ont pas le temps de fuir. Une nuée ardente s’abat sur la ville à 500 km/h et brûle tout sur son passage. En 90 secondes, 30 000 personnes et la capitale économique de la Martinique disparaissent sous les cendres.


« La perle », « la reine », le « petit Paris des Antilles » qui, en 1900, possédait l’électricité, un tramway hippomobile, une Chambre de commerce, une trentaine de rhumeries, une maison coloniale de santé avant-gardiste qui traitait malades et patients par hydrothérapie, un jardin botanique et un théâtre construit sur le modèle du grand théâtre de Bordeaux, n’existe plus…

Fort-de-France devient la nouvelle capitale économique de la Martinique. Saint-Pierre est rayée de la carte administrative le 10 février 1910, malgré les 3000 personnes installées sur ses ruines. La ville renaît le 20 mars 1923, mais la montagne gronde à nouveau en 1929 et en 1932. Les Martiniquais fuient cette localité comme la peste. Et c’est Fort-de-France qui grandira à sa place.



Mais Saint-Pierre n’a pas dit son dernier mot. La cathédrale du Mouillage a été reconstruite, la Chambre de commerce aussi — et à l’identique d’avant le drame. Aujourd’hui Maison de la Bourse, ce bâtiment d’architecture créole reste l’un des témoins de taille du raffinement et de la prospérité de Saint-Pierre à la fin du XIXe siècle.


Tout comme les petites maisons rue Isambert, l’église du Fort, le site du théâtre, qu’au fil du temps les archéologues ont exhumés. En 1990, la ville de 4000 âmes, souvent comparée à l’antique cité de Pompéi, est classée ville d’art et d’histoire par la Caisse nationale des monuments historiques.


Un train nommé Cyparis Express


Par contre, la visite de ces ruines n’est pas facile pour le visiteur. Très peu d’entre elles sont mises en valeur et les panneaux indicateurs sont quasi inexistants dans les rues de la ville. Et à moins d’aller à la pêche aux renseignements ou d’oser quitter les sentiers battus pour grimper de petites rues aux noms aussi charmants qu’intrigants, on risque de passer à côté de sites émouvants. Comme celui de l’église du Fort, avec ses fondations noircies, ses ruines et ses colonnes jetées en travers de la rue, qui donne l’impression que l’éruption de la Pelée date d’hier.


À date, c’est à bord du petit train sur roues Cyparis Express qu’on découvre le mieux le « petit Paris des Antilles » d’avant 1902. Fernand Pain, le très intéressant guide de l’omnibus, commente en 60 minutes l’histoire de sa ville avec plein d’humour et bien de l’amour.


« Qui était Louis Cyparis ? L’un des deux survivants de l’éruption de la Pelée, raconte-t-il. Un bagnard sauvé par sa prison — et le rhum. Brûlé gravement, il a été libéré après quatre jours d’attente et de cris avant de devenir célèbre en narrant son aventure au cirque Barnum. Il a pu témoigner de la puissance brûlante, incandescente, ignée et dévastatrice de la Pelée. »




« Avant de monter à bord du Cyparis, en marchant dans Saint-Pierre, nous avions l’impression de parcourir un musée-cimetière à ciel ouvert,explique Monique Lapierre, aficionado de la Martinique. En revisitant à deux reprises les ruines selon l’itinéraire passionnant de Fernand Pain, nous avons fini par nous sentir des Pierrotins d’avant 1902. »


Rues Victor-Hugo, Bouillé, d’Enfer, des Amitiés, de la Bonne Foi, du Précipice, boulevard de la Comédie… L’histoire coloniale de Saint-Pierre se lit dans toutes les rues de la ville. Ainsi qu’au Musée volcanologique Franck-Perret, le premier de l’île, ouvert en 1933 et qui permet d’apprécier en photos la ville d’avant et d’après le séisme.


Autre hic : la ville de la Martinique la plus visitée le jour semble en déprime le soir. Bien que située à peine à 31 kilomètres au nord de Fort-de-France, pour la plupart des Martiniquais elle souffrirait d’une perception d’éloignement et d’une réputation dégradée en terme d’animation, par rapport au reste de l’île. On lui reproche son manque de vie, de ferveur et d’accueil après 20 h.



La rade, un bijou du patrimoine


Face au Snack Bar Caraïbes, une bouée rappelle aux plaisanciers queLe Roraïma gît là, entre 40 et 60 mètres. Interdit de mouiller à cet endroit. Il y aurait une trentaine d’épaves dans la rade, dont dix visitées par les plongeurs. « Elles sont les derniers vestiges de 394 bateaux enregistrées dans la baie de Saint-Pierre peu avant le jour fatal », écrivent Frédéric Denhez et Claudes Rives dans Les épaves du volcan, aux éditions Glénat.


« Les épaves de la baie de Saint-Pierre font partie du patrimoine historique de la Martinique », explique Jacques-Yves Imbert, fondateur du club de plongée sous-marine Papa D’Lo et l’un des plus expérimentés guides de plongée de la baie de Saint-Pierre. « Elles sont connues dans le monde entier. La grande star est bien sûr Le Roraïma, qui s’adresse à des plongeurs de niveau 2. Mais L’Amélie, jolie aussi, est accessible aux débutants. »


La mise en place d’un programme de protection de la zone d’échouage des navires qui ont sombré le 8 mai 1902 est l’une des illustrations de la volonté de préservation et de valorisation du patrimoine au coeur du projet du Grand Saint-Pierre. Dorénavant, les fantômes du Roraïma, de La Gabrielle, du Tamaya et des autres épaves avec leurs nouveaux habitants — éponges, gorgones, poissons aux couleurs clinquantes — n’ont plus à craindre de recevoir une ancre sur la tête…


EN VRAC

Manger. Le Bleu des îles, un petit restaurant sans prétention, offre le midi une cuisine locale préparée avec amour par Gérard et Tante Nini. Accolé aux ruines du théâtre, rue Victor-Hugo, l’endroit niche dans l’ancienne demeure du volcanologue Frank A. Perret. 0596 78 26 60.

Le restaurant Le Fromager, dans le quartier Saint-James, sur la route de Fonds Saint-Denis, propose une cuisine créole typique mais aussi une vue spectaculaire sur la baie de Saint-Pierre. La langouste, le colombo d’écrevisses et le blanc-manger coco sont au nombre des spécialités. 0596 78 19 07. La Vague, place Bertin : ce restaurant ouvert en 1951 est une institution. On y mange face à la baie une cuisine créole honnête. 0596 78 19 54.

Plongée. Pour s’initier ou se perfectionner à la plongée dans le but d’accéder au navire Roraïma : le Centre de plongée Papa D’Lo, situé en bord de mer.

À découvrir. Pour voir le plus beau panorama sur la montagne Pelée et les pitons du Carbet, se rendre à l’Observatoire volcanologique du Morne des Cadets, à 12 minutes au-dessus de Saint-Pierre, ou juste en-dessous de l’observatoire, à la ferme bio de l’agriculteur Tonton Léon, pour une table d’hôte locale ou un séjour en gîte chez l’habitant.


À voir. Les totems, à l’entrée sud de la ville, créés par sept artistes à partir de cylindres de bois de mahogany de cinq mètres de long. Ils témoignent de la synergie entre valorisation urbaine et artistique. Le Centre de découverte des sciences et de la terre : pour comprendre le volcanisme dans les Antilles. cdst.e-monsite.com. Le Musée volcanologique Frank A. Perret. La ville de Saint-Pierre à bord du petit train Cyparis Express.

Renseignements. Office de tourisme de Saint-Pierre. Comité martiniquais du tourisme à Montréal.

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Textes et photos par Hélène Clément