• Hélène Clément

Un dimanche à Jérusalem


Un voyage en Israël n’a pas son pareil. C’est unique. Et on en revient touché jusqu’à l’âme. D’avoir parcouru cette terre sainte où les grands noms de la bible sont partout, mais aussi ce pays à la géopolitique complexe qui suscite bien des prises de position. De Tel-Aviv à Haïfa via la mer Morte, Massada, la mer de Galilée, Nazareth, Rosh Hanikra, Akko… Par où commencer? Tiens, pourquoi pas, en ce week-end de Pâques et de Pessa’h, par Jérusalem?

Vue sur Jérusalem du Mont des Oliviers


La nuit tombe sur Mahane Yehuda, le plus grand marché de Jérusalem. Des visages de grande taille peints dans des couleurs vives sur les rideaux de fer baissés regardent passer les visiteurs. Ceux de rabbins connus et de soldats inconnus, de politiciens et de militants qui ont marqué l’histoire et de Juifs influents dans le monde, comme Steven Spielberg et Sigmund Freud.


Des oeuvres dessinées à la bombe et signées Solomon Souza, un artiste d’une vingtaine d’années, petit-fils de Francis Newton Souza (l’un des pères de l’art moderne indien) né à Londres et ayant immigré à Jérusalem alors qu’il était jeune pour étudier dans une école talmudique.


« C’est à la demande des commerçants qui souhaitaient une ambiance plus chaleureuse dans le marché que le graffiteur a commencé son projet de raconter en images, sur les rideaux de fer, l’histoire des Juifs et de son peuple », explique Dado Shalom, notre charmant guide.


Le meilleur moment pour admirer cette monumentale galerie de personnages d’ici et d’ailleurs, selon Dado, c’est le samedi, jour du shabbat, alors que le marché hiérosolymitain est au repos et que les volets des quelque 350 commerces sont baissés.

Mais c’est dimanche et, malgré la pénombre qui s’installe sur la ville sainte, tout est encore ouvert.


Entre les étals regorgeant de fruits, légumes, noix, olives, épices, thé, fromage, fruits secs, pain, halva, les peintures des volets en attente d’ouvrir pour la nuit nous observent.

Bananes, mangues, artichauts, fraises, oranges, aubergines, pommes, légumes racines… tout ça rappelle qu’Israël est un champion du locavorisme — ce mouvement prônant la consommation de nourriture produite dans un rayon de 100 à 250 kilomètres de chez soi — malgré le désert, donc et le peu d’eau, qui prédomine dans le pays. On parle ici de « miracles agronomiques ».


N’est-ce pas un ingénieur israélien en gestion de l’eau, Simcha Blass, qui a découvert l’irrigation par le goutte-à-goutte ?


Constatant que l’eau apportée de manière lente et régulière par une succession de gouttes produisait des résultats de croissance remarquables, il a mis au point le tube à base de goutteurs, une forme d’arrosage qui permet des cultures d’arbres fruitiers, de légumes ou de fleurs même en milieu infertile.

Le fameux procédé est produit de manière industrielle dès 1965 par la société Netafim, installée au kibboutz Hatzérim, dans le Néguev.


Mahane Yehuda


Et Dieu qu’on mange bien dans ce petit pays du Proche-Orient bordé à l’ouest par la Méditerranée, au sud par le golfe d’Eilat, et qui partage ses frontières avec le Liban au nord, la Syrie au nord-est, la Jordanie et la Cisjordanie à l’est, l’Égypte et la bande de Gaza au sud-ouest.


Mahane Yehuda est un passionnant périple culinaire. Entre les piles de pain pita, les stands de harengs saurs, de houmous, de confiseries surgissent des bars à expresso et à smoothies, des stands à falafels et de jolis pubs où l’on déguste des vins du pays — car le raisin s’épanouit très bien sous les divers microclimats d’Israël — et des bières locales comme la Goldstar.


Mais également des bières artisanales aussi originales que celle créée à base de pois chiches, de dattes et de sarrasin dans les collines de Galilée, là même où Jésus est censé avoir transformé l’eau en vin.


À Jérusalem, c’est la bière qui coule à flots lors du festival annuel au mois d’août.

Un adage dit qu’« à Tel-Aviv on joue, à Jérusalem, on prie ». Façon simple de résumer les choses. Quoi qu’il en soit, si j’ai adoré Tel-Aviv pour son dynamisme, son côté cool et moderne, sa joie de vivre à la californienne, ses restos, ses discothèques, ses bars et ses cafés branchés, son surf et ses pistes cyclables, son patrimoine architectural… j’ai été envoûtée par Jérusalem.

Entre autres parce que tout ce qui était théorique et virtuel dans mes anciens cours de catéchèse et le dimanche à l’église devient ici une réalité palpable et concrète. Que l’on soit croyant ou non.


Dernière résidence du Christ, troisième ville sainte pour l’islam après La Mecque et Médine, lieu de retour du messie pour les Juifs, Jérusalem est le carrefour des trois religions monothéistes. Sa vieille ville est distribuée en quartiers : arménien, chrétien, juif et musulman.


Complexe, Jérusalem ? Oh que oui. De quoi se noyer dans l’épaisseur des faits, des dates, du bâti et des émotions. Ici, des murs romains, omeyyades, croisés, mamelouks, ottomans… Là, des synagogues séfarades, la tour de David, la mosquée Al-Aqsa. Mais où est donc le Saint-Sépulcre ?


Sites de la chrétienté


Pour les chrétiens, l’église du Saint-Sépulcre est édifiée sur le site du Calvaire (ou Golgotha), exactement à l’endroit où Jésus « a été cloué sur la croix, est mort et est ressuscité ».


Pour le rejoindre, nous montons et descendons quelques dénivelés — Jérusalem est à plus de 800 mètres d’altitude et tout en collines —, traversons des passages couverts, des ruelles aux pavés vieux comme le monde, puis de jolies petites places aux odeurs de kebabs chawarma.

Nous voilà sur la Via Dolorosa, le fameux chemin de croix pédestre et ses 14 stations, dont 5 se trouvent à l’intérieur de l’église du Saint-Sépulcre.

Jésus aurait emprunté cette route alors qu’il portait sa croix jusqu’au calvaire. Il faut compter une heure à pied pour la parcourir à partir de la première station, où Ponce Pilate aurait condamné à mort Jésus, jusqu’à la 10e qui se trouve avec les quatre autres à l’intérieur de Saint-Sépulcre. Les différentes stations sont marquées de plaques rondes sur les murs et les portes.


Ici, l’endroit où Jésus fut chargé de sa croix, là où il serait tombé la première fois, plus loin, la rencontre avec sa mère et celle avec Simon de Cyrène, ici, la deuxième chute, là, la troisième…


L’église du Saint-Sépulcre se trouve au milieu des souks, en bordure des quartiers chrétiens et musulmans, sur une petite place étroite coincée entre les maisons de la vieille ville, au pied d’un minaret. Étrange ! Son apparence n’a rien d’exceptionnel, mais l’immense ferveur des pèlerins a contribué à la sacraliser. Inutile d’espérer un moment serein dans ce lieu bondé.

« La basilique est partagée entre plusieurs Églises chrétiennes (catholique, arménienne, syrienne, copte, éthiopienne…), explique la guide Paule Rakower. Celle des Grecs orthodoxes occupe la plus grande partie de l’édifice. Ils assurent l’entretien du tombeau. »


Sur le pas de la porte, des fidèles touchent et embrassent la pierre de l’onction. C’est sur cette dalle rose qu’on aurait déposé le corps de Jésus pour le préparer avant qu’il soit enseveli.


À l’entrée de la chapelle du Calvaire, à l’étage, se trouve la 10e station du chemin de croix. Jésus aurait été dépouillé de ses vêtements ici. Puis, tout à côté, la 11e où il a été cloué sur la croix. La 12e station se trouve dans la chapelle grecque orthodoxe. Elle témoigne de la crucifixion de Jésus. Le rocher du calvaire, sur lequel un autel a été érigé, niche en son centre.


Petit hic, toutefois : le recueillement est difficile devant le rocher où fut déposé le Christ après la crucifixion. Pressés par la foule qui attend son tour, les pèlerins ne passent que quelques secondes dans l’étroit caveau. Un pope à l’air bourru se charge d’écouler le flot des visiteurs.


À gauche de cet autel, la 13e station, où le corps de Jésus aurait été descendu de la croix et remis à Marie. Quant à la 14e, le Saint-Sépulcre, attendez-vous à y faire la queue sous des voûtes de tous les styles, dans la fumée de l’encens et à la lueur des lampes à huile.


Cap maintenant vers le mur des Lamentations, le site le plus sacré du judaïsme. Les Juifs y pleurent toujours la perte de leur second Temple. Les hommes prient d’un côté, les femmes de l’autre. On dirait une grande synagogue à ciel ouvert. Les Juifs croient que les prières et les requêtes insérées entre les pierres de ce mur érigé il y a 2000 ans ont de fortes chances d’être exaucées.


La chair de poule


Tandis que les bars et les bouis-bouis du marché Mahane Yehuda lèvent leurs rideaux métalliques pour la soirée, que les restaurants se remplissent, que les murs de la vieille ville s’illuminent, que les musiciens s’installent dans les bars et autour des remparts, un spectacle son et lumière éblouissant anime les murs de la citadelle de David, tout près de la porte de Jaffa.


Cet événement nocturne qui utilise la technologie du trompe-l’oeil en 3D, relate l’histoire de Jérusalem, de la période cananéenne à l’État d’Israël, en passant par les périodes israélite, babylonienne, perse, hellénistique, romaine, byzantine, musulmane, croisée, mamelouke, ottomane et britannique.



Finalement, le vieil adage disant que Tel-Aviv fait la fête pendant que Jérusalem prie ne tient peut-être plus tout à fait la route. Jérusalem, bien que sainte, oui, est aussi très festive, plutôt cool, gastronomique et créatrice. Certainement unique et touchante jusqu’à l’âme.


Le soleil se lève sur le mont des Oliviers. Nous sommes sans mot devant les milliers de tombes du plus ancien cimetière du monde encore utilisé. En bas, dans le jardin de Gethsémani, des oliviers auraient fourni l’ombre à Jésus et ses disciples qui allaient s’y reposer. C’est dans ce jardin qu’il aurait été arrêté.

EN VRAC


Dormir. À l’hôtel Inbal (cinq étoiles) pour son confort, mais aussi pour sa situation géographique exceptionnelle au-dessus du parc Hapaamon et de la vieille ville, puis à une courte distance de marche des principaux sites d’intérêt culturel. Le buffet du petit-déjeuner est excellent, comme presque partout en Israël.


Manger. La cuisine israélienne est divine, composée d’une grande variété de légumes, viandes et poissons grillés, pois chiches et sarrasin. Le végétarisme et le véganisme y sont très à la mode. Le choix de restaurants est grand à Jérusalem, tant dans la vieille ville que dans la partie moderne. Le restaurant Zuni, ouvert tous les jours 24 heures sur 24, est une bonne adresse de type brasserie. Le risotto et les calmars y sont excellents.

Le marché Mahane Yehuda pour un bon café, pour une dégustation de bière ; pour goûter (et acheter en cadeau) le halva d’Elie Mammam. Impossible de ne pas craquer pour l’exquise pâte de sésame farcie de pistaches et d’amandes de ce Marocain d’origine. Il propose près d’une centaine de parfums.


Vie de bar. Au Nocturno, la nuit de la semaine il y a des concerts, des lectures de poésie, du stand-up, des conférences, des projections de films, de la danse swing… À la fois bar et café, Nocturno propose un menu lacté, végétarien et végétalien.


Suggestions de lecture. Un voyage en Israël se prépare. Il faut lire sur son histoire, ses religions, ses enjeux politiques… au-delà d’articles qui n’en couvrent qu’un petit aspect. Lire puis voir pour mieux comprendre ce pays fascinant à la géopolitique complexe.

Comprendre Israël de l’auteur montréalais Elias Levy, aux éditions Ulysse. Israël et les territoires palestinien, aux éditions Lonely Planet, un excellent guide touristique qui propose de nombreuses adresses, les sites à visiter, la sécurité à observer, des idées d’activités avec les enfants, des cartes claires… Indispensable ! La mémoire d’Abraham, de l’auteur Marek Halter. Ce roman raconte 2000 ans d’histoire d’une famille juive, scribe de père en fils. Excellent ! Ma terre promise, Israël, triomphe et tragédie, du journaliste et chroniqueur Ari Shavit. Ce livre examine les complexités et les contradictions de la condition israélienne et s’appuie sur les événements du passé pour jeter un éclairage neuf sur le présent.


Article publié dans le journal Le Devoir du 15 avril 2017


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