• Hélène Clément

Maroc - Rabat, l'unique, la discrète


Au tournant d’une allée, deux musiciens gnaouas, des descendants d’anciens esclaves d’Afrique subsaharienne, assis sur un tapis marocain, nous invitent à écouter leur musique. Vêtus de robes brodées et têtes coiffées d’une tiare ornée de cauris — petits coquillages qui jadis servaient de monnaie avant d’être utilisés à des fins divinatoires —, l’un joue du guembri, sorte de luth à trois cordes, l’autre du quaquabou, des castagnettes de métal en forme de huit.

Article publié dans le Devoir du 2 mai 2015


Rabat, ville historique, ville impériale et capitale branchée qui marie à merveille tradition et modernité. Ce qui lui a valu d’être inscrite, en 2012, sur la liste du Patrimoine de l’UNESCO. Une cité aux couleurs vives et aux parfums envoûtants. Une gastronomie raffinée. Une ambiance décontractée. La mer en sus.


Dans les circuits « Grand tour du Maroc » ou « Villes impériales » proposés par les voyagistes, on n’accorde que peu de temps à Rabat. Quelques heures, en fait. Le temps de photographier la Tour Hassan, le mausolée Mohamed-V, le palais royal, le jardin historique, le Chellah, la casbah des Oudayas. Chose faite ! Puis, on remonte dans le bus en direction de Fès et de Marrakech.


D’accord, les médinas de ces dernières sont exceptionnelles. Classées dans leur totalité au Patrimoine mondial de l’humanité, elles fascinent.


Ces cités médiévales — respectivement du IXe et du XIe siècle, avec leurs souks, leurs minuscules échoppes et leurs centaines d’artisans, n’ont rien perdu de leur âme.


C’est la boule qu’on y perd dans le dédale des ruelles qui échappent à toute logique, mais l’aventure en vaut la peine.


À sa façon, Rabat est unique. Moins touristique, on n’y rencontre guère de racoleurs. Dans les souks, on préfère les prix fixes au marchandage. Plutôt réservés, les Rabatis n’interpellent pas les touristes à tout bout de champ.



Le rythme lent de la médina laisse le temps de musarder sans brimades des vendeurs. Le commerce est fait de regards, de sourires, de poignées de mains et de complicité. Rabat est d’évidence une porte d’entrée en douceur dans le monde marocain.


Et verte, aussi, la jolie capitale. Elle a d’ailleurs été choisie « ville première » pour accueillir la 40e Journée de la Terre, en 2010, par l’association américaine Earth Day Network. Depuis, les espaces verts se multiplient, le Jardin d’essais botaniques de l’Agdal s’est refait une beauté et les palmiers poussent sur les grandes avenues. Rabat respire le grand air.


Et malgré ses 13 kilomètres de littoral, « son positionnement premier demeure Rabat capitale culturelle verte », soutient Nadia Benslimane, directrice du Conseil régional du tourisme de Rabat. « Les préoccupations environnementales sont reconnues et partagées. »


C’est donc ici, à 119 kilomètres au nord de l’aéroport Mohammed-V, que commence notre course au royaume chérifien. Six heures de vol jusqu’à Casablanca, 90 minutes de voiture, et nous voilà plongés au coeur de la ville.


Bref arrêt au Dar Maysanne, un petit bijou caché derrière une porte de bois cloutée. Le temps de déposer les valises, de siroter un thé à la menthe et de se régaler de cornes de gazelle, de gâteaux à base de pâte d’amande, d’eau de fleur d’oranger, de cannelle et de sésame concoctés par Fatma.


Une fois à l’intérieur de ce charmant riad, la frénésie de la médina est loin derrière. Au centre, une cour intérieure construite dans la tradition avec ses plâtres, ses zelliges et ses portes de cèdre sculptées. Autour, cinq chambres dignes d’un conte des mille et une nuits.


Pas de télévision, mais des fleurs, des fruits, des livres, de la musique, des babouches, des huiles, du rassoul… Puis, une jolie terrasse qui offre une vue sur les toits de la médina tout autour.



En plus de l’hébergement et du petit-déjeuner, Dar Maysanne propose le repas du soir sur réservation et des services de guide, en plus de fournir des conseils pour le succès d’un séjour prolongé à Rabat et des cours de cuisine en compagnie de Fatna, Rabia, Kebira ou Halima.


Loger dans un riad permet aux voyageurs d’entrer rapidement dans le vif du sujet. On y découvre tout de suite les modes de vie, l’accueil, les traditions. On nous guide vers les bons restaurants. Le personnel connaît bien la ville et s’avère une source inestimable de conseils.


La casbah des Oudayas


Nous décidons de commencer la visite de Rabat par la casbah des Oudayas. Construite au XIIe siècle par les Almohades, cette jolie « petite ville dans la ville » occupe, face à la mer, l’emplacement du ribat d’origine, un couvent fortifié où s’installèrent les moines-soldats qui partaient en guerre sainte en Espagne contre les chrétiens.


Ce ribat est à l’origine du nom de la capitale. Avec le temps, Ribat est devenu Ribat El Fath, Ribat de la victoire, puis Rabat.


À l’entrée de la Bab Oudaïa, Ibrahim propose ses services de guide. Tant pis si ça coûte quelques dirhams, un tel service est apprécié.


Nous franchissons la porte de la grande muraille aux arches magnifiquement sculptées et empruntons la rue principale jusqu’au sommet.


À quelque 200 mètres sur la gauche, la mosquée el-Atika, la plus vieille de Rabat, fut construite au XIIe siècle et restaurée au XVIIe. Puis, la galerie d’art Nouiga, propriété de l’éditeur de bandes dessinées et artiste-peintre reconnu au Maroc pour ses aquarelles, Miloudi Nouiga.


Arrive ce moment, dans un voyage, où on ne sait plus où l’on est. Est-ce le soleil qui tape ou le décalage horaire ? Des ruelles pentues et pimpantes d’où se dégage une douceur de vivre, des maisons chaulées de bleu et de blanc qui bordent les allées, d’immenses poteries en terre cuite devant les portes… Est-on à Rabat ou sur une île de l’archipel des Cyclades, en Grèce ?


Au tournant d’une allée, deux musiciens gnaouas, des descendants d’anciens esclaves d’Afrique subsaharienne, assis sur un tapis marocain, nous invitent à écouter leur musique. Vêtus de robes brodées et têtes coiffées d’une tiare ornée de cauris — petits coquillages qui jadis servaient de monnaie avant d’être utilisés à des fins divinatoires —, l’un joue du guembri, sorte de luth à trois cordes, l’autre du quaquabou, des castagnettes de métal en forme de huit.



« Le guembri est utilisé pour le transport des forces spirituelles, explique Ibrahim. On en joue pour invoquer les génies lors d’une réunion, d’une lila [nuit] gnaoua ou encore en cours de soins thérapeutiques pour remettre à l’ordre les génies à l’intérieur du corps du malade. »


Ce sont ces mêmes musiciens gnaouas qui ensorcellent de leurs rythmes envoûtants la place Jemaa el-Fna, à Marrakech. Sauf qu’ici, dans les ruelles de la casbah des Oudayas à Rabat, on les écoute en toute tranquillité. Pour le plaisir de l’ouïe. Aucun harcèlement pour de l’argent.


Juste un sourire, un regard lumineux et la fierté de nous présenter cette musique née à Marrakech et à Essaouira et qui salue la volonté divine, avant de se terminer dans un état proche de la transe.


De surprise en surprise dans la casbah


Changement de décor en pénétrant dans le Jardin andalou. Il faut s’arrêter et regarder. Pour le plaisir des yeux et de l’esprit. Un jardin créé sur plusieurs niveaux. Calme et paisible. De grands parterres verts et une fontaine au croisement des allées principales. Rosiers, bougainvilliers, tamaris, orangers, citronniers et oliviers composent un superbe mélange végétal. Des bancs sont disposés à des endroits stratégiques, il y a des chats qui passent.

Fréquenté tant par les Rbatis venus se recueillir que par les visiteurs de passage, le Jardin andalou procure sérénité et confort de l’âme. Les Marocains maîtrisent définitivement l’art du jardin. Le Jardin d’essais botaniques de l’Agdal, classé Patrimoine universel de l’humanité par l’UNESCO en 2012, est un autre bel exemple du savoir-faire marocain dans la capitale chérifienne.


La plateforme du Sémaphore offre un point de vue spectaculaire sur l’océan Atlantique et la plage de Rabat, prise d’assaut par les joueurs de foot et les pêcheurs, ainsi que sur le port, l’oued Bouregreg, la ville de Salé et son cimetière musulman qui s’étend entre mer et muraille.


Au loin, des grues. Un mégaprojet touristique, urbain et culturel, le Wessal Bouregreg, est en cours. On prévoit d’ici 2020 la construction d’un théâtre de 2000 places, d’un musée national de l’archéologie et des sciences de la Terre, de plusieurs maisons de culture, d’un complexe résidentiel, d’unités hôtelières, d’espaces dédiés aux activités commerciales et récréatives, d’espaces verts et d’une marina. Décidément, Rabat a le vent dans les voiles !



En cette fin de journée, on n’a qu’une envie : s’arrêter ici ou là pour contempler la mer et les dernières lueurs de cette belle journée de printemps à proximité du phare ; boire un thé à la menthe en terrasse, flâner, discuter ou simplement s’extasier devant un vol de cigognes indolentes qui claquent du bec. Et attendre que la lune s’allume derrière les remparts de la casbah.


Ne restera qu’à décider entre le tajine de confit de canard aux pommes caramélisées, la pastilla de poulet fermier aux amandes et oignons, la mrozia d’agneau confit aux amandes, oignons et raisins secs, ou le couscous aux sept légumes. Pour le plaisir des papilles gustatives !


EN VRAC


S’y rendre. Un vol direct assure la liaison Montréal-Casablanca sur les ailes de Royal Air Maroc. L’aéroport Mohammed-V offre une panoplie de loueurs d’autos. Il faut compter environ 90 minutes pour rouler de l’aéroport international à Rabat. Plutôt simple.


Se loger. Au Dar Maysanne, dans la médina. Cet hébergement de charme compte cinq chambres. On y mange bien et la petite équipe sur place fera tout pour rendre le séjour agréable.


Se nourrir. La cuisine au Maroc constitue l’un des plaisirs du voyage. Couscous, tajines, mrozias, pastillas, figues de barbarie… Les riads sont de bonnes adresses, la cuisine y est concoctée par des femmes du pays qui en connaissent les petits secrets. Pour un couscous végétarien ou aux trois côtes d’agneau pas cher : le restaurant de la Libération, dans la médina.

Pour un repas plus raffiné, dans un décor d’un conte des mille et une nuits : le restaurant du Ryad Kalaa, aussi dans la médina. Le chef se procure les produits frais du jour en provenance du marché et de l’Atlantique à proximité. Il est un spécialiste des tajines à l’ancienne.

Pour un thé à la menthe et des gâteaux marocains avec vue sur l’estuaire, le Café Maure, dans la casbah des Oudayas. Idéal pour écrire les cartes postales achetées à la galerie d’art Nouiga.


Lire. Un voyage réussi au Maroc demande une bonne préparation pour ne rien perdre de son séjour. Les médinas sont souvent complexes, les activités nombreuses, le choix des restaurants et des musées, immense, et les palais, medersas, parcs et fontaines, souvent cachés. Je conseille le guide Maroc, aux éditions Lonely Planet, qui est assez complet.


Renseignements. Office national marocain du tourisme, 1800, rue McGill College à Montréal. 514 842-8111. Aussi : Tourisme Rabat.

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Textes et photos par Hélène Clément