• Hélène Clément

France - Paris à vélo



Publié dans le Devoir du 7 juin 2003


Sur la piste des ateliers d'artistes, des cités fleuries, dans le secret d'une mosquée ou sur les traces de l'univers de Le Corbusier, enfourchez votre vélo et partez à la découverte d'un Paris inattendu. Une façon active d'explorer la capitale française autrement.


Nous sommes une quinzaine réunis au 35, boulevard Bourdon, dans le 11e arrondissement. En majorité des Belges et des Néerlandais. À l'arrière de la boutique, chacun choisit une bicyclette. L'équipement, renouvelé chaque année, est de qualité. Du côté sécurité, on ne badine pas à « Paris à vélo c'est sympa ! ».

Le rassemblement pour le départ a lieu non loin de la place de la Bastille squattée par une copieuse assemblée de pigeons. De la rue s'échappe une odeur aguichante de crêpe, de chocolat et de café qui flatte les narines. Nous sommes à Paris...

Difficile d'imaginer que l'on puisse circuler à bicyclette dans la capitale. La peur d'affronter la circulation routière, les entourloupettes des motocyclistes et l'indifférence des piétons y sont sûrement pour quelque chose. Les Parisiens sont réticents et s'abstiennent : à peine 1 % de la population locale utilise ce moyen de locomotion. Dommage, car, non seulement c'est possible mais il est agréable d'observer du haut d'un vélo la vie des quartiers, d'en humer l'air, de pédaler sur un sol infiltré jusque dans ses entrailles par l'histoire.

Si rouler seul dans les rues de la Ville lumière paraît un peu kamikaze — l'indiscipline des automobilistes est proverbiale —, à l'intérieur d'un groupe, c'est autre chose. À Paris à vélo c'est sympa ! la consigne de notre guide est claire : demeurer entre le chef de file et le serre-file toujours prêt à intercepter l'automobiliste indiscipliné. Et ça marche !

Cinq itinéraires à la carte

Parmi les organismes qui offrent des tours guidés en bicyclette, Paris à vélo c'est sympa ! propose d'intéressants circuits de trois heures chacun : Coeur de Paris, Paris Contrastes, Paris s'éveille et Paris insolite. Ce dernier itinéraire, celui auquel je me suis inscrite, affiche une préférence pour la rive gauche, plus spécifiquement les 13e et 14e arrondissements. L'insolite, en effet, accompagne le cycliste tout au long de cette visite du sud de Paris où coulait jadis la Bièvre et qui a tant inspiré Victor Hugo dans Les Misérables.

Michel Noé, fondateur de cette entreprise, ne conseille pas le Paris insolite aux touristes qui visitent la capitale pour la première fois. Trop dépaysant, dit-il. Il leur suggère plutôt le Coeur de Paris, plus classique, qui passe dans les ruelles du Marais, débouche devant le décor coloré de Beaubourg et poursuit son parcours jusqu'au Palais royal et le Louvre.

Belge d'origine, Michel Noé sillonne les rues de Paris en vélo depuis plus de dix ans. Il en connaît bien les coins et recoins, mais il est le premier à reconnaître que toute une vie ne suffit pas pour découvrir la capitale. Avant de lancer son entreprise, qui a tout de suite connu un immense succès, ce libraire de formation a passé six ans dans les Baléares à organiser des randonnées guidées en VTT.

Paris à vélo c'est sympa ! fonctionne à l'année longue, beau temps, mauvais temps. L'an dernier, 8000 cyclistes y ont eu recours, principalement entre mars et octobre, la période la plus achalandée. Le vélo ne pollue pas, il permet de s'arrêter quand on le désire, de parcourir une longue distance sans occasionner trop de frais et de revenir sur ses pas facilement et à volonté.

En route !

En traversant le pont Sully, on aperçoit à travers un léger brouillard l'église Notre-Dame, dont la silhouette émeut toujours. Peu importe la formule retenue pour percer les secrets de Paris d'une façon détournée, il est vrai qu'on éprouve toujours du plaisir à revoir les monuments classiques qui font de cette ville ce qu'elle est. On aime encore et encore flâner sur les grandes places, visiter le Louvre, se balader sur les quais de la Seine, grimper au sommet de la tour Eiffel, savourer une glace chez Berthillon, prendre un café au bistro du coin, un diabolo menthe sur les Champs-Élysées...

Place Jussieu, rue Linné, rue Lacepède, un premier arrêt à la Mosquée de Paris, dans le 5e arrondissement. Un quartier pittoresque, très parisien, qui évoque la Sorbonne, ses profs et ses étudiants, la rue Mouffetard (La Mouff' pour les habitués), ses odeurs de bouffe qui s'échappent des étalages, ses maisons anciennes, ses passages et ses courettes.

Résultat de la Première Guerre mondiale, la Mosquée a été construite en 1922 par trois architectes français et des centaines d'artisans maghrébins en reconnaissance de l'aide apportée par les pays nord-africains.

À l'angle des rues Claude-Bernard et Broca, une policière nous bloque la route. Ici comme ailleurs, on manifeste contre la guerre en Irak, en faveur de la paix... « USA go home », peut-on lire sur des pancartes. On nous force à changer d'itinéraire. Adieu, le vieux chemin gaulois devenu la rue Mouffetard. Une aventure ne vient pas avec une garantie ! Nous voici maintenant dans le 13e arrondissement, à la Cité fleurie, l'un des derniers bols d'air du quartier. On y retrouve, regroupés autour d'un remarquable jardin d'arbustes, de rosiers et de tilleuls centenaires, une trentaine d'appartements construits en 1878 avec des matériaux recyclés provenant du démontage de l'exposition universelle.

Étonnant, ce calme de monastère à deux pas d'un grand boulevard. Ces ateliers ont été jadis fréquentés par des artistes tels Rodin, Modigliani, Gauguin, Eugène Grosset, créateur du graphisme de Larousse « Je sème à tous vents », lance fièrement Ruth, notre guide belge, une étudiante en histoire de l'art qui, en plus du français et de l'anglais, maîtrise très bien le flamand. Paris à vélo c'est sympa ! fournit des guides qui parlent plusieurs langues.

En voyage, il suffit souvent d'un regard, d'un sourire, d'une porte entrouverte pour basculer de l'univers du tourisme de masse à un autre, plus près des gens. À l'entrée de la Cité, une vieille dame, Mme Vallet, engage la conversation et nous invite à visiter l'atelier numéro 28 où elle vit avec son mari peintre qui prépare une compote de pommes, reflet d'un quotidien inévitable.

C'est hors des sentiers battus que de telles rencontres sont possibles, détruisant du coup les préjugés que l'on entretient trop souvent à l'endroit du quant-à-soi des Parisiens.

Rue Broussais, rue d'Alésia, avenue René-Coty, rue des Artistes, rue Nansouty, rue Gazan où habitait le regretté Coluche, nous atteignons le parc du Montsouris. Au 53 de l'avenue Reille s'ouvre une petite rue, sans doute l'une des plus élégantes de Paris : le square Montsouris. Nous jetons un coup d'oeil à l'atelier du peintre Amédée Ozenfant, la première oeuvre de Le Corbusier réalisée à Paris en 1922 à la demande de son ami. Architecte, urbaniste, peintre, théoricien français d'origine suisse et auteur du manifeste du purisme Après le cubisme, Charles-Édouard Jeanneret Le Corbusier prône le recours à des formes essentielles. Il s'impose comme l'un des maîtres de l'architecture moderne.

Ravissement pour les yeux que de circuler entre les ateliers et les pavillons bourgeois enfouis sous les glycines odorantes d'un mauve intense ; dur dur pour les jambes que de rouler sur les gros pavés de cette rue pentue.

La-Butte-aux-Cailles

Paris ne manque pas d'éminences : c'est à vélo ou à pied qu'on le constate. Certains prétendent que le point culminant de la capitale se situe à Montmartre (129,75 mètres) ; selon d'autres, les collines de Belleville l'emporteraient d'un mètre. Chose certaine, la Butte-aux-Cailles, même avec ses quelque 60 mètres seulement, m'apparaît, avec le décalage horaire, une mise en jambe redoutable. Mais l'endroit justifie la grimpette.

Comme l'écrivait Yves de Saint-Agnès dans le magazine Géo (septembre 1997), « certains quartiers défendent encore farouchement leur caractère de village ». C'est le cas de la Butte-aux-Cailles qui, avec Batignolles et Belleville, a été épargné par le préfet Haussmann à qui, fort heureusement, le temps fit défaut.

Qualifié de baron éventreur par ses contemporains, s'il y a un personnage dont le nom devrait rester gravé dans la mémoire des Parisiens, c'est bien celui du baron Georges Étienne Haussmann, note Ruth. Il a été à la fois admiré et critiqué pour ses projets d'embellissement et d'assainissement de la capitale comme la création des jardins, des grandes avenues (Saint-Michel, Saint-Germain et, bien sûr, le boulevard Haussmann... ), et des égouts et réservoirs pour l'approvisionnement en eau de la capitale.

Mais c'est aussi ce même baron qui a détruit les vieux quartiers parisiens, charmants à nos yeux, dangereux aux siens, à cause de l'étroitesse et de la pente parfois forte des rues qui ne permettent pas un accès facile des camions en cas d'incendie.

La Butte, peu connue des touristes, occupe une place à part à Paris. Cet ancien village repris par la ville connaît un regain de vie intéressant. Bon marché, convivial, très branché, on y retrouve de nombreux restaurants et des boîtes de nuit animées jusqu'aux petites heures du matin. Nul ne résiste à une flânerie dans le centre historique du village.

Toujours à la Butte-aux-Cailles, notre guide nous entraîne maintenant du côté de la Cité florale. Rue des Orchidées, rue des Glycines, où sur la placette veille un magnifique cerisier en fleurs, rues des Liserons, des Volubilis, des Iris, puis le square des Mimosas : maisons en brique de tons différents, toits orangés, petites ruelles charmantes, pavillons Art déco, ce havre de paix à la végétation luxuriante, construit en forme de triangle sur des prés anciennement inondés par la Bièvre, apparaît comme une enclave de résistance au coeur d'un quartier bétonné. Au début du siècle dernier, on y patinait en hiver et on y coupait des blocs de glace, d'où l'origine du nom du métro Glacière, à quelques pas de là.

Sur le chemin du retour, boulevard des Gobelins, il est difficile d'échapper au souvenir d'une époque où la vie dans ce quartier tournait autour de la Bièvre et de la célèbre manufacture de tapisseries implantée au XVe siècle par le teinturier Jean Gobelin et qui, au fil des ans, a attiré sur ses bords moult tanneries et mégisseries. Leur multiplication provoque une telle pollution qu'en 1910, tanneurs, teinturiers et fabricants de papier sont expropriés et la Bièvre, recouverte. Aujourd'hui, on veut la déterrer ; le travail est déjà entrepris. Deux segments de cette rivière moyenâgeuse sont de nouveau à ciel ouvert.

Paris change. De nouveaux projets surgissent. Le vélo ne fait pas exception à la règle. La capitale, qui compte aujourd'hui un réseau cyclable d'environ 200 kilomètres, vise d'ici 2010 à atteindre 500 kilomètres de voies aménagées. C'est ce que vient d'annoncer Denis Bapin, l'adjoint écologiste de Bertrand Delanoë, le maire de Paris, dans son nouveau plan vélo. Partisan des pistes protégées, l'élu ne souhaite pas limiter son action à l'ajout de kilométrage supplémentaire mais créer un réseau cohérent avec des espaces ou des liaisons protégées. Ainsi, non seulement les touristes mais les Parisiens se réconcilieront-ils avec le goût de pédaler sur des pistes offrant plus de sécurité et de liberté.

www.parisvelosympa.com.

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Textes et photos par Hélène Clément 

Fait avec ❤ par Steph Rowan